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Faire une séance
pour identifier sensoriellement une peur inconsciente
(chapitre 5 : début du chapitre)
Notre démarche ne nécessite pas obligatoirement un accompagnement. Néanmoins, l’ensemble des techniques présentées ici concerne l’accompagnement réalisé au cours de notre étude. Pour commencer, et parce que cela influence de façon déterminante l’état d’esprit souhaitable lors de cet accompagnement, il semble utile de souligner qu’initier notre démarche consiste plus à faire acte de formation qu’à prodiguer une thérapie. En effet, la réussite de notre approche réside essentiellement dans la capacité de la personne en souffrance à se connecter consciemment à sa mémoire sensorielle. À partir d’une situation représentative de sa souffrance, dès qu’elle parvient à accéder à cette mémoire des sens, il ne lui reste plus qu’à se laisser guider par ses sensations pour identifier sa peur. Aussi, la principale raison d’être d’une aide extérieure est d’apprendre aux personnes en souffrance à s’installer et à se maintenir consciemment dans leur mémoire sensorielle. C’est si vrai, qu’après avoir maîtrisé cette pratique une première fois, de nombreuses personnes réussissent parfaitement à identifier d’autres peurs inconscientes sans avoir recours à un nouvel accompagnement. En fait, les personnes se connectent naturellement et valablement à leur mémoire sensorielle dès qu’elles acceptent de « sentir » leur souffrance plutôt que de s’épuiser à la tenir à distance. Cette dernière option exacerbe l’intellect et court-circuite le ressenti. Pour sortir de ce fonctionnement, la gageure est d’installer, à partir de l’activité analytique, une passerelle sécurisante vers la mémoire sensorielle. C’est cette passerelle qu’il s’agit, à présent, d’emprunter. Mais avant de s’aventurer plus loin, il paraît opportun de préciser notre destination : que savons-nous de cette mémoire sensorielle dont il est question depuis le début de ce livre ?
La mémoire sensorielle
Dans son dernier ouvrage, Synaptic self paru en 2002, Joseph Ledoux, professeur en neurobiologie et reconnu pour ses recherches sur les peurs, expose l'état des connaissances actuelles sur la question. En voici un résumé concis, additionné des résultats de diverses autres recherches.
La remémoration consciente est le type de mémoire que nous avons à l'esprit lorsque nous parlons habituellement de la « mémoire ». Se rappeler, c'est être conscient d'une expérience antérieure et présenter des troubles de la mémoire c'est avoir un problème avec le rappel d’un événement ou d’une information que nous savons pourtant avoir précédemment vécu ou su.
Mais il existe un système de mémoire différent qui garde le souvenir des situations dangereuses ou, du moins, menaçantes. Cet apprentissage du danger met en relation directe nos perceptions sensorielles avec nos réponses comportementales. Il ne dépend pas de la conscience et nous n'avons aucune emprise sur lui ni un accès conscient à sa véritable nature.
En fait, normalement, les deux systèmes de mémoire fonctionnent simultanément. La mémoire consciente apporte le contexte factuel d'un événement (ce que nous pouvons analyser intellectuellement, sans en éprouver le ressenti) et la mémoire inconsciente donne le relief sensoriel à ce contexte (les manifestations physiques, émotionnelles). En dehors de l’immaturité de la mémoire consciente en période prénatale, les causes d'un éventuel dérèglement de ce fonctionnement sont multiples mais la principale semble être la peur elle-même. Bruce McEwen, éminent chercheur sur la biologie du stress, a mis en évidence qu'une peur brève mais intense entraîne un appauvrissement en dendrites des neurones activés par cette peur dans l'hippocampe. Les dendrites, parties réceptrices des neurones, sont des acteurs majeurs dans la formation de la mémoire consciente. Les dégradations sont réversibles si la peur ne dure pas mais les dendrites sont définitivement endommagées, laissant les neurones isolés, si la peur se prolonge. Dans ce cas, le souvenir conscient à l'origine de la peur devient inaccessible. Lorsque la peur se manifeste, il ne subsiste alors aucune piste pour en retrouver consciemment le point de départ. La manifestation sensorielle de la peur reste alors, de fait, la seule trace qui puisse, éventuellement, permettre de remonter jusqu'à l'événement d'origine et de le désactiver consciemment. En ce sens, des signaux de forte intensité (des sensations physiques fortes reproduites consciemment, par exemple), en ciblant les neurones qui ont été isolés par des dendrites endommagées, peuvent réactiver l'activité de ces neurones et permettre ainsi la restitution consciente de la mémoire.
Par ce mécanisme, on peut imaginer, un peu comme un sourcier s'approche d'un point d'eau avec sa baguette, qu’en remontant consciemment au plus fort de la manifestation sensorielle de la peur et en la revivant pleinement et avec consentement on puisse la désamorcer en « reconstruisant » l’accès endommagé aux neurones concernés. Dans ce cas, la mise en conscience ne porte plus sur le souvenir mais sur la ré-expérimentation (volontaire et sécurisée) de la peur. Il s'agit là, très probablement, du mécanisme qui sous-tend notre approche.
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